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Comprendre les crises économiques et réagir en juristes

Les inquiétudes de ceux qui craignent un effet négatif des crises de ce début de siècle, sur l'état de nos droits, et l’évolution de notre justice, sont fondées. La justice, vertu cardinale de l’action politique, aussi bien que l’institution judiciaire et ses juges, sont les seules garantes de nos libertés. Il n’est pas sur qu’elles résistent aux troubles économiques et géopolitiques en cours.

Le monde est engagé, plus solidairement que jamais, dans de multiples crises qui se superposent, aux causes différentes, les quatre plus sérieuses en Occident, aux États-Unis, en Europe et en France. A un moment où de grandes mutations technologiques entrainent des mutations comportementales de caractère plus sociétales que politiques ou religieuses. La question exige plusieurs réponses documentées par l’expérience. C’est ainsi que je vous présente l’état des réflexions en cours, au sein de l’institut PRESAJE, sur ces mutations résultant
de ces crises globalisées, partout où elles impactent votre vie de professionnels du droit.

Vous souhaitez mieux comprendre, et mieux réagir, pour faire face à vos responsabilités. Pour répondre à votre attente, bien qu’il s’agisse, pour partie, d’économie, je ne parlerai pas chiffres. D’abord, parce que l’obsession de convaincre par les chiffres est devenue vaine par saturation. Ensuite, comment ne pas privilégier la parole face à une assemblée comme la votre. Enfin, parce la parole réfléchie est plus efficace pour créer la persuasion, la conviction de devoir agir.

Autant l’économiste se détermine par référence aux normes reposant sur des chiffres autant le juriste se détermine par référence aux normes exprimées par des mots et des textes. Les crises ont obligé les économistes à réfléchir avec des mots, et des textes, à profusion, au point que les faits économiques et financiers, les pensées et débats qui s’y attachent, sont hypertrophiés et omni présents dans la vie des peuples. Il est temps que les juristes se saisissent des crises de l’économie en réfléchissant aux chiffres et à leurs conséquences, avec les mots et les pensées du droit, de la justice et de la liberté.

1. - La victoire de la Chine et les crises occidentales

Depuis 30 ans, l’Occident est face au problème de l’émergence économique et politique du plus grand peuple de la planète, la Chine. Napoléon Ier l’a prédit, jadis, en son temps, Alain Peyrefitte l’a prophétisé, naguère, écrivant que son réveil ferait trembler le monde.

Les tremblements de cette crise vont secouer tous les peuples pendant le temps des vues humaines. Spécialement en Europe. Et plus encore en France. Pour comprendre la profondeur du trouble, il faut regarder l’accumulation des défaites annoncées, avec précision, il y a dix ans, dans « La victoire de la Chine » de Mandelbaum et Haber aux Editions Descartes.

On ne peut pas dire que l’énoncé du problème posé à l’Occident l’ait mal été. Au contraire. Mais la pensée occidentale de la Pax Américana du début de 21ème siècle, de signe zodiacal judéo chrétien à fort ascendant protestant, était occupée ailleurs. Elle réagissait, en religion, contre l’Islam, en méprisant la réalité géopolitique de la conquête chinoise. Les réponses apportées furent tardives et, plus grave, erronées.

Cette quête de puissance du plus grand peuple du monde, fut clairement décrite par Mandelbaum sous forme du croisement de deux courbes des développements de l'Occident et de l'Orient chinois. Le premier croisement s’est produit à la fin du XVe siècle lorsque l’Occident a accumulé les manifestations de sa puissance, la découverte de l'Amérique, la renaissance, le siècle des lumières, les révolutions industrielles et les conquêtes coloniales, alors que l’Empire du milieu allait décliner pendant la même durée.

Le second croisement a achevé l’inversion des deux courbes lorsqu’à la fin du 20ème siècle, l’Orient chinois a profité du déclin de l’Europe ravagée par un siècle de guerres civiles, ayant entraîné la perte de trois empires, l'anglais le français et le russe. Ce que Mao Tsé Toung, mort en 1976, n’avait pas imaginé, Deng Xiaoping l’a mis en œuvre aussitôt après sa disparition. Il ne restait plus aux occidentaux qu’à observer, et subir, ébahis, muets d’interrogations, les progrès de la Chine en 30 ans.

Il est aussi intéressant qu’inquiétant d’entendre, début 2012, le premier Ministre chinois « rassurer » les Européens en affirmant à son premier client, l’Allemagne, que la Chine ne voulait pas racheter l’Europe. Ce qui peut aussi signifier, qu’en l’état où il la voit, il attend qu’elle soit vendue « à la casse ». Face à ce problème majeur, annoncé et vérifié, les trois réponses de l'Occident ont chacune aggravé une crise, dont il a enfin été pris conscience lorsque la cigale Europe est allée « taper » la fourmi chinoise.

La première réponse a considéré que, dès l'instant où le monde dit émergent, Chinois en tète, avait choisi le modèle de l’économie de marché, il avait ipso facto rejoint le modèle occidental construit sur le bien-être, la croissance, la démocratie. C’est faux et archifaux.

Alain Minc lui-même, auteur de « la Mondialisation heureuse », en 1997, a corrigé en 2004 dans « ce Monde qui vient » en évoquant le capitalisme chinois de l’apocalypse. Jean-Marc Daniel, historien et économiste lucide qui pourfend la sinobéatitude qui règne en France, en 2012, n’est pas plus entendu. La Chine se développe en forte croissance sans démocratie grâce à un bien-être très sélectif. Le Japon vit le bien-être de la démocratie sans croissance depuis 20 ans. Quant aux Etats pétroliers dont les Emirs ou les oligarques achètent l’Europe, ils vivent de la rente, sans croissance industrielle, ni liberté démocratique.

La seconde réponse a considéré que l'Occident organisateur de la globalisation des échanges gérerait la répartition du travail entre les pays, en se gardant les fonctions « nobles », et en laissant partir les petits emplois chez les pauvres, comme il l'avait fait au XIXe siècle avec les classes sociales non instruites prolétarisées invitées, par la bourgeoisie instruite, au développement du machinisme et de l'industrie. Faux et archifaux.

Certes, chaque pays assure son émergence en prenant en charge les travaux les moins rentables jusqu'à trouver celui qui en héritera. Il le fera au fur et à mesure que son développement économique lui permettra de prétendre à des productions industrielles plus rentables entrant en concurrence avec les productions occidentales restant à absorber.

La troisième réponse a consisté à laisser la Chine devenir l’usine du monde, à lui permettre d’utiliser le formidable potentiel de ses propres migrants, les Chinois dits d’outre mer, pour coloniser, au nez et à la barbe de l’occident, les territoires des anciens empires coloniaux abandonnés. Erreur imbécile, digne d’un gribouille obsédé par un appétit maximum de biens de consommation, pour un prix minimum. Ce qui n'a fait qu'aggraver et accélérer la remontée de la courbe bien au-delà du croisement constaté il y a dix ans, dans « la victoire de la Chine » sur un Occident victime de sa propre bêtise arrogante. La messe est dite.

2. - Le déclassement de la puissance américaine et la crise des États-Unis

Depuis 30 ans la première puissance mondiale, gestionnaire de la Pax Américana à vocation messianique, nation faite de matériaux composites, les Etats unis sont confrontés à une triple difficulté interne qui exigera d’eux un traitement à long terme.

D’abord, le vieillissement naturel de sa population exclusivement financé par une épargne qui appelle des rendements élevés des capitaux nécessaires pour l’entretien d’une classe inactive, de plus en plus nombreuse, et influente à raison de son poids politique. Ensuite, la dégradation de la santé physique des classes moyennes, par une obésité liée à un mercantilisme de consommation mal maîtrisé, auquel s’ajoute une urbanisation criminogène. Enfin, la dégradation des infrastructures dont l’indispensable remise en état est empêchée par les blocages politico fiscaux.

La première réponse de l'administration fédérale a pris la bonne mesure de cette réalité à laquelle elle a apporté une solution destructive. Elle a estimé que le modèle de capitalisme fordiste qui avait supporté le complexe militaro-industriel victorieux de la deuxième guerre mondiale et de la guerre froide, ne produisait pas assez de rentabilité pour traiter les trois difficultés du pays, pensions de retraite, santé, infrastructures. Les États-Unis ont déclassé ce modèle pour le remplacer, depuis le milieu des années 80, par le monétaro financier dérégulé reposant sur le capitalisme managérial, la share holder value des fonds de pension, la fair market value des prédateurs financiers. Ce qui avait été bon pour GM (General Motors) et l'Amérique ne l’était plus. Ce fut G. S.(Goldman Sachs) qui devint le modèle américain.

La seconde réponse a consisté à inventer et à généraliser le leverage, l'effet de levier créé par des emprunts à très bon marché, utilisés pour restructurer des pans entiers de l'économie industrielle livrée aux seuls critères quantitatifs des marchés financiers. Ce qui était très bon pour G. S. devenait mortel pour GM, on l’a vu en 2009. Il a suffi d'ouvrir en grand les portes de Wall Street pour y trouver tout l'argent à transformer, sous forme de tous les produits que la révolution numérique allait permettre de faire exploser partout dans le monde. Entre 2000 et 2010 les fonds de leverage sont passés, en volume, de 250 % de PIB annuel à prés de 400 %, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe.

Une fois cet emballement dérégulé, incontrôlé, installé dans la vie économique, sous le règne bienveillant et obstiné de la Réserve Fédérale américaine, il était inévitable qu'après avoir buté sur l'insuffisante rentabilité du complexe Militaro industriel et du capitalisme fordiste, les États-Unis buteraient sur l'excès de cupidité du capitalisme managérial et du complexe monétaro financier. Là est la cause, conjuguée avec la victoire de la Chine, de la désindustrialisation des Etats Unis et de l’Occident.

Des milliers d'ouvrages et de colloques ont évoqué ces trois erreurs majeures des États-Unis face à la dégradation profonde de la situation sociale de leur population et de leurs infrastructures. Mais un espoir réel renait de la mutation récente du modèle monétaro financier vers le type monétaro industriel qui fait le succès de l’Allemagne. C’est le retour de G M au propre et au figuré. Pour que cette mutation réussisse il faudra du temps. Une génération va devoir rééquilibrer les effets de l'individualisme originel, anti taxes, de
l’Américain, et la contribution collective indispensable pour répondre aux défis internes et externes posés à son leadership.

Pour éviter de passer du déclassement au déclin. Ce sera le retour vers un nouveau modèle de guerre froide qui aidera les Etas Unis à se rétablir. L’Américain qui est un allemand en costume d’Anglais va ajouter au melon londonien de la finance pour les grosses bretelles bavaroises de l’industrie. L’Europe, bon gré mal gré, devra prendre sa part de l’effort.

3. - La crise de l'Europe géographique et politique

Depuis 30 ans, le premier marché mondial, l’Europe géographique à 27 pays, est confrontée aux convulsions géopolitiques inhérentes à la fin des trois guerres qu’elle a vécues au 20ème siècle, les deux chaudes et la froide.

L’Europe, telle qu’un Chinois peut la voir à l’oues