MAI 2009 - N°6

FEU ROUGE
Crise financière : l’informatique elle aussi est responsable !


Sitôt la faillite de Lehman Brothers connue, la panique s’est emparée des marchés. Plus de six mois après le déclenchement du cataclysme, l'économie mondiale est toujours sur le toboggan. Et chacun de s'évertuer à trouver des coupables. Preuve que si l'esprit de lucre a joué un rôle dans cette catastrophe, l'esprit de vengeance, lui, n'est pas en reste. En France, pays où prospère la culture du ressentiment, ce sont les banquiers, les consultants, les journalistes, les économistes, et surtout les patrons (ah ! les patrons...) qui sont pris pour cible. Mais l'usage inconsidéré de boucs émissaires fait généralement litière de la vérité.

Le vrai coupable n’est peut-être qu’à un clic de souris. Eh oui ! C'est sans doute la raison pour laquelle il est si peu remarqué par les observateurs-justiciers. A y regarder de près, l'un des facteurs aggravants de la crise financière réside en effet dans les systèmes d’information eux-mêmes, lancés à l'infini sur la surface du globe. La numérisation à outrance et mal maîtrisée a accéléré la dissémination des produits toxiques, au lieu de la prévenir. Gavée d'Excel, de Six Sigma, de ratios Cooke, de grilles d’agences de notations et de calculs de risques tous plus sophistiqués les uns que les autres, l'économie numérique, première industrie du monde devant l'automobile, n’a pas vu gronder la menace d’un court-circuit systémique. Par quelle succession de malédictions en est-on arrivé là ?

En 2002 – autant dire une éternité - Arthur Andersen, Enron, Vivendi et WorldCom dansent sur un volcan. La « nouvelle économie » est morte. Partout, les maîtres du monde, à l'image d'un Jean-Marie Messier vaguement repentant, font profil bas. Ils assurent à qui veut l'entendre que la comptabilité créative était une erreur. Pire ! Une faute. En une nuit, les jeunes pousses et les titans de la high tech cèdent la place à des gens sérieux : les régulateurs et les législateurs. Dans la foulée de la loi Sarbanes Oxley aux Etats-Unis, de la loi sur la Sécurité Financière en France, les sages et les déontologues sont censés mettre de l’ordre dans l’univers du marché. C'est l'avènement de la "compliance", un concept un peu fumeux, mais bien pratique, qui combine à la fois morale des affaires et transparence des procédures, à seule fin de brider les entreprises dans leurs élans spéculatifs.

Dans cette opération-vérité, la responsabilité de l'informatique et des informaticiens est incontestable. Elle figure d’ailleurs explicitement à l’article L. 225-37 et suivants du Code du Commerce. L’identification et la maîtrise des risques liés au fonctionnement du système d’information sont développées noir sur blanc dans la norme CNCC 2-302 de la méthodologie d’audit de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes : il doit exister, au sein de l'établissement, un endroit numériquement sécurisé où sont stockées, répertoriées, archivées, hiérarchisées toutes les informations relatives à l'activité comptable. Difficile de ne pas remarquer la défaillance du système d'information quand la météo économique et financière se détraque.

Reste que... si les paramètres financiers sont volontairement faussés, si les dettes sont présentées comme des actifs, et les bilans savamment maquillés, le plus bel ordinateur du monde ne peut rien détecter. Plus grave, même quand elles sont respectées à la lettre, les procédures de validation ne peuvent pas fonctionner dès lors qu’elles sont organisées verticalement. En silos étanches. Résultat : si chacun respecte une procédure sans s’inquiéter de ce que fait le voisin, que rien ne fonctionne en structure, la loi naturelle ne s’applique plus et l’esprit de responsabilité se dilue. Le pilotage de l’entreprise et l’analyse des risques se cantonnent alors à une batterie de mesures prises isolément les unes des autres.

A trop compter sur le miracle de l'informatique, l'utilisateur a oublié que la responsabilité humaine restait au coeur du système, pour le pire et le meilleur. Alors, défaillance de l'informatique ? A coup sûr. Mais défaillance liée surtout au panurgisme, et à la négligence collective. "Tout a toujours très mal marché" disait Jacques Bainville. A un autre propos, à une autre époque, et sans informatique. Rien n'a changé.

Pour en savoir plus...

« L'incroyable défaillance des systèmes d'information », par Pierre-Antoine Merlin, article publié dans la revue « L'informaticien » de mars 2009. « Informatisation, crise et prédation », par l'économiste Michel Volle, publié sur son site le 8 janvier 2009, à www.volle.com

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