Faut-il se réjouir ou se lamenter de la déferlante Facebook, Viadeo et autres réseaux sociaux, qui tissent à toute vitesse leur fil sur la Toile ? Un personnage de la série télévisée Dexter résumait dernièrement cette situation inédite, au détour d'un épisode particulièrement savoureux. « Je travaille tellement que je n'ai plus de temps pour ma vie sociale sur Internet ! »
On en est là. Le virtuel sert maintenant d'exutoire aux passions, aux rencontres, aux envies de convivialité. C'est au point, estiment certains oracles malicieux, que cette fonction absorbe aujourd'hui le ressentiment social, comme pour le contenir. Et l'empêcher d'exploser dans la rue. C'est vrai : l'agora numérique joue à plein son rôle de catalyseur. Ici, c'est ce collègue de bureau taciturne qui se déchaîne la nuit sur le web. Là, ce journaliste mal noté par son rédacteur en chef qui tient journellement un blog, sur un ton merveilleux d'humour et de concision. Ailleurs, c'est ce médecin impuissant à établir un diagnostic qui interroge discrètement Doctissimo pour lire ce que s'échangent des patients victimes de la même pathologie.
Les « amis », curieux vocable en vérité, qui se donnent rendez-vous sur Facebook sont-ils des amis sans guillemets, ou plutôt des amis sans risque ? Cette amitié d'un type nouveau est essentiellement, au sens littéral, limitée par le cerveau humain. Des études sociologiques menées par l'anthropologue Robin Dunbar montrent qu'une personne normalement constituée ne peut connaître raisonnablement qu'un nombre restreint de ses pairs. Surtout, elle ne peut maintenir des relations stables et personnalisées qu'avec environ cent cinquante autres êtres humains. Or, fait troublant, les coups de sonde effectués par divers instituts auprès des internautes pour savoir combien ils ont d'amis déclarés sur Facebook, indiquent un nombre moyen de... cent cinquante personnes ! Ces relations se recoupent-elles, au moins partiellement, avec celles fréquentées dans la réalité physique ? Est-on prêt à faire pour ses amis virtuels autant que pour ses amis réels ? Et d'ailleurs, aurait-on renoué avec toutes ces personnes, minutieusement capturées dans une vignette sur un écran, si internet n'avait pas existé ? Formidables interrogations, parfois cruelles, dont on craint un peu de connaître les réponses.
Pour en savoir plus...
« The social brain hypothesis », article (en anglais) publié en 1998 dans la revue Evolutionary Anthropology. Discutable mais passionnant, il est accessible gratuitement sur www.liv.ac.uk/evolpsyc/Evol_Anthrop_6.pdf
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