Ce qui frappe, au-delà des slogans, c’est que les réactions les plus virulentes suscitées par la crise actuelle ne répondent pas franchement à une inspiration anticapitaliste. Les salariés qui séquestrent leurs patrons le font moins pour obtenir le maintien de leur emploi que des indemnités de licenciement jugées décentes. Quant à l’indignation que provoquent les rémunérations de certains dirigeants, elle semble moins la marque d’un anticapitalisme qu’elle n’exprime un sentiment d’injustice à l’égard des principes de répartition des richesses entre tous ceux qui, par leur force de travail, contribuent à la réussite d’une entreprise.
Ce qui est en cause, c’est un dysfonctionnement du capitalisme.
Le principal reproche qui peut être adressé aux capitalistes financiers, à l’origine de la crise, est d’avoir méconnu les principes en vertu desquels ils sont censés agir. En effet, le propre de leur action est d’investir, c’est-à-dire de placer des avoirs dans une activité avec l’espoir que ceux-ci reviennent augmentés. Or, au cours de la crise passée, plus personne n’a investi et même, plus personne n’a vraiment agi.
Revenons au point de départ et aux fameux subprime. De quoi s’agit-il ? De prêts consentis à des personnes à qui habituellement l’on ne prête pas, par exemple des emprunteurs ayant été en défaut dans les douze derniers mois et qui, en France, seraient inscrits au FICP (fichier de la Banque de France recensant les impayés). Dans ce type d’opérations, personne n’investit. Pas l’emprunteur qui généralement ne mobilise aucune épargne et qui de surcroît n’a pas les revenus suffisants pour faire sérieusement face aux échéances. Cet emprunteur ne peut espérer s’en sortir que si la valeur de la maison acquise croît et c’est en quelque sorte, la maison qui investit pour lui. Quant au Banquier qui a prêté l’argent, il n’investit rien non plus dès lors que par l’effet de la titrisation, il cède la créance de prêt. Bien plus, de la sorte, c’est lui qui propose un produit financier à d’éventuels investisseurs. Mais là ne s’arrête pas les défausses successives. Grâce à un affinement des techniques de titrisation, ces derniers sont persuadés de placer leurs avoirs dans des produits sans risques. Ainsi se fait-on à l’idée qu’il est possible de s’enrichir sans rien miser ni risquer.
Le dispositif ne fonctionne que si tout le monde croit et fait la même chose. Si tout le mode achète des biens immobiliers, leur valeur augmente. Les subprime sont envisageables et les produits de titrisation conservent leur attrait. Ces produits requièrent d’autant plus un consensus acheteur que le plus souvent ils sont illisibles. Dans ces conditions, c’est leur réputation, directement corrélée au nombre d’ordres d’achat, qui fait exclusivement leur valeur. Dès lors, il n’y a plus d’individus qui comptent. Le benchmark devient le faux nez du mimétisme. « Je » est un autre. Et là où l’on croyait rencontrer des acteurs réfléchis, engagés personnellement dans un jeu concurrentiel, on a finalement trouvé des moutons de Panurge perdus dans un casino.
Que faire ? Au-delà des nombreuses gloses sur les remèdes à la crise, qui ont leur valeur et, à court terme leur utilité, il faut sans doute rappeler que le choix du capitalisme impose une certaine cohérence. Si de fait il va de pair avec moins de solidarités, il suppose au moins qu’on puisse identifier deux choses : un individu et une activité. En droit, on dirait un consentement et un objet. Un investisseur doit savoir ce qu’il achète. Fort de cette connaissance, il peut et doit se décider au regard de ses capacités, de son intérêt aussi de ses goûts, à investir. Cette éthique semble bien peu de choses. Et pourtant il est si difficile de s’y tenir. Essayons, ce sera déjà çà.
Xavier LAGARDE
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