JUIN 2009 - N°7

5 - Le salarié et le contrat

La montée de l’individualisme salarial

Revenons sur la destinée individualiste du salarié, sur le fait qu’au lieu de faire la révolution, il a préféré devenir un « petit bourgeois », pour reprendre la phraséologie des années 70. Il est important de comprendre qu’elle s’inscrit dans une histoire longue.

Tout d’abord, dans sa forme la plus brutale, et a priori la plus défavorable au salarié, la conception de la relation de travail peut malgré tout conduire à un phénomène de réappropriation du travail par le salarié. Initialement, cette relation est conçue comme un louage de service, c’est-à-dire comme un contrat par lequel le salarié met en location auprès de l’employeur sa force de travail. On a vu dans cette conception le point d’appui de la marchandisation du travail et, conséquemment, de l’aliénation des individus. Cette façon de voir est réversible. Après tout, cette conception a également pour présupposé que le salarié dispose d’un avoir, sa force de travail, qu’il est libre d’exploiter par sa mise en location et non par son aliénation.

Les Romains avaient ainsi compris les choses. Ils ont inventé le louage de service (locatio operarum) pour marquer la différence entre l’esclave et le « salarié », le premier aliéné, le second libre. Il est apparu que les esclaves n’étaient plus en nombre suffisant pour couvrir toutes les tâches subalternes. Il a donc fallu que des hommes libres s’y frottent. Et le moyen de préserver leur statut d’homme libre a justement consisté à dissocier l’individu de sa force de travail. En se livrant à l’accomplissement d’un travail subordonné, le salarié se borne ainsi à louer cette dernière sans pour autant renoncer à lui-même.

Le modèle de la locatio operarum se révèle bien théorique lorsque, comme au temps des premières grandes fabriques, les ouvriers travaillent jusqu’à 16 heures par jour pour une paye de misère. Dans ce cas, il n’y a plus de différence sensible entre la marchandisation du travail et l’aliénation de l’individu. En revanche, lorsque le revenu se détache du prix de la faim, que les horaires deviennent décents et qu’il y a du temps pour le loisir, la théorie s’actualise et l’homme peut être distingué de sa force de travail. A l’image de celui qui obtient son premier emploi, il peut alors éprouver la joie de vendre par contrat son « travail-propriété » .

L’élévation de la force de travail en propriété tient ensuite à la conception même de cette dernière. Parmi les causes légitimes de la propriété, sont identifiées le besoin mais surtout l’industrie. Au lendemain du Code civil et au temps du suffrage censitaire, tous ceux qui sont sans propriété immobilière peuvent percevoir l’artifice de cette présentation. Ils travaillent et n’ont pas de propriétés. Quant aux propriétaires, ils possèdent le plus souvent bien plus que le produit de leur industrie. En cet état, Tocqueville avait d’ailleurs prédit que le XIXème siècle aurait pour champ de bataille la propriété.

Pour éviter le carnage, les employeurs s’en sont un temps sorti en proposant la conception institutionnelle de l’entreprise, à savoir que celle-ci est d’abord un projet à la réussite duquel sont associés capitalistes et salariés. Simplement, cette perspective tient en partie du mirage et elle ne peut indéfiniment se maintenir. Le projet est malgré tout décidé par les propriétaires (en tout cas avec leur aval) de l’entreprise. La seule suite crédible des conceptions civilistes de la propriété est de reconnaître que l’industrie, donc le travail, est par elle-même un objet d’appropriation.

Du coup, le travail n’est plus ce que le salarié doit à la réussite du projet de l’entreprise, il est une propriété qu’il investit dans celle-ci, ce dont il attend un juste retour des choses. D’aucuns déplorent que les salariés n’éprouvent plus beaucoup de sentiment de fidélité à l’égard de leur entreprise. Quoi que l’on pense du bien fondé de cette critique, il n’en reste pas moins qu’elle est l’exact reflet d’une montée en puissance de l’individualisme salarial.

Xavier LAGARDE
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