JUIN 2009 - N°7

4 – L’invention du social

Les ambiguïtés du social

A priori, cette mécanique devrait susciter plus de solidarités que d’individualisme. Et pourtant, à l’usure, elle produit l’inverse de l’effet attendu.

Pour une raison conjoncturelle, encore qu’assez tardive. Les années de crise, caractérisées par un fort taux de chômage et une extension de la précarité, ont singulièrement affaibli le modèle d’intégration que représentait l’entreprise. L’Etat providence a pris le relais, offrant ainsi aux individus la possibilité de vivre (mal sans doute) malgré l’absence de travail. Ceux-ci se sont trouvés isolés, aux frontières de la misère morale et matérielle. Et bien souvent, on peut les comprendre, ils se sont jurés qu’avant d’être repris au travail, il faudrait que leur soient proposées de sérieuses contreparties.

Il s’opère alors un renversement de la valeur travail que l’on commence seulement à comprendre. Le travail n’est plus perçu comme une dette due à la société. Il est un petit capital que l’individu accepte d’investir à condition d’obtenir un retour sur investissement acceptable. Le chômeur « employable » qui alterne avec tranquillité les périodes travaillées avec celles d’inactivité, le RMIste qui préfère s’en tenir là et compléter son maigre ordinaire par quelques prestations non déclarées, ne sont ni des paresseux, ni des fraudeurs. Ce sont tout simplement des capitalistes qui s’ignorent.

Cette évolution des mentalités tient aussi à des raisons structurelles. Dans une société démocratique, où, dans une perspective « tocquevillienne », chaque individu se tient pour valant autant que son prochain, la conception institutionnelle de l’entreprise présente une insuffisance majeure. Alors que les salariés ont du pouvoir s’ils s’agrègent à un collectif, l’employeur vaut, à lui tout seul. Il a, pourrait-on dire, le « privilège de l’individualisme ». Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner ce que vont demander les membres du collectif. En un mot, les moyens d’en sortir, ce qui veut dire des conditions matérielles leur permettant d’avoir une destinée individualiste. Concrètement : des horaires et une durée tels qu’il y ait une vie après le travail, des revenus tels qu’il y ait de quoi remplir cette existence.

Ainsi le social fabrique-t-il des individus.

Xavier LAGARDE
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