JUIN 2009 - N°7

2 - Le Code Civil, le propriétaire, le marchand et le capitaliste.

Propriété bourgeoise et propriété capitaliste

Les évolutions ne se sont pas faites en un jour. Loin s’en faut. A cet égard, il importe de sérieusement nuancer le discours basique selon lequel le « Code civil » aurait jeté les bases du capitalisme en consacrant la propriété et le contrat et qu’au fil du temps, par le seul effet des luttes sociales, l’homme aurait peu à peu conquis sa dignité grâce à l’avènement de l’Etat-providence.

Les choses ne se sont pas tout à fait passées comme çà.

La propriété du « Code civil » n’est pas en premier lieu une valeur marchande, une richesse que l’on fait circuler et prospérer. C’est bien plus un prolongement de la personnalité, un espace inviolable qu’en « bon père de famille », il y a lieu de pérenniser et, si possible, de transmettre à l’intérieur du cercle familial. Les propriétés s’échangent sans doute, mais essentiellement à l’intérieur d’un réseau de relations bourgeoises. N’oublions pas qu’à cette époque, et c’est encore Portalis qui l’écrit, le mariage est considéré comme la quintessence du rapport contractuel. Comme si, par l’échange des biens, il fallait avant tout créer des liens. Au fond, il en va du mariage comme des autres relations, il faut en toute occurrence trouver la bonne mesure entre l’inceste et la mésalliance.

Le capitaliste ne se fait pas du tout la même idée de la propriété. Pour lui, cette dernière est un avoir qu’il cherche à investir dans quelque activité afin qu’en retour, l’avoir investi revienne augmenté. L’échange n’est que le moyen de l’investissement et du retour sur investissement. L’important est de le sécuriser, peu importent les liens dont il est l’occasion. De ce point de vue, les places boursières donnent l’idéal type de l’échange capitaliste : les investisseurs ignorent avec qui ils contractent. Ce qui compte, ce n’est pas le lien, mais le gain.

Comment passe-t-on de l’une à l’autre ? En quittant la société bourgeoise, comprise comme un espace de solidarités, pour entrer dans le règne d’individus qui conçoivent la société comme le théâtre de leurs satisfactions. Pour que la propriété capitaliste prenne le pas sur la propriété bourgeoise, il faut ainsi que l’individualisme se généralise. C’est en ce sens que l’invention du social se révèle un précieux allié du capitalisme. Car il donne à chacun les moyens de son autonomie. Il lui offre les conditions matérielles de l’individualisme. En quelque sorte, il rend possible la démocratisation de l’esprit capitaliste.

Xavier LAGARDE
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