JUIN 2008 - N°2

Epargne des ménages : sur quel levier peut-on agir ?
L’épargne, objet mal identifié,

par André Babeau, professeur émérite à l’Université de Paris Dauphine, conseiller scientifique au BIPE

Le taux d’épargne des ménages n’est pas une variable de commande. Ce n’est pas un levier d’action à la disposition des gouvernants mais ceux-ci retrouvent leur rôle quand il s’agit d’orienter le revenu épargné vers des objectifs bien identifiés. La France en a bien besoin actuellement.


Le volontarisme est une grande qualité… surtout quand on sait à quoi la volonté peut efficacement et utilement s’appliquer. Bien sûr, il n’est pas toujours facile de le savoir. La distinction est encore plus délicate à faire si l’on aborde un domaine comme celui des comportements d’épargne et de recours au crédit des ménages où subsistent encore beaucoup d’interrogations quant à leurs déterminants. On peut tout de même tirer quelques conclusions

Première quasi-certitude : le taux d’épargne des ménages n’est pas une variable de commande ; aucune action directe de la part du gouvernement n’est susceptible de le faire évoluer de façon significative à la hausse ou à la baisse. C’est évidemment bien dommage à un moment où, en France, on voudrait lui voir jouer un rôle conjoncturel de soutien à la demande globale. Mais ce n’est pas possible, il faut en prendre acte. Ainsi, en 2007, les salariés français, compte tenu des possibilités qui leur étaient données, ont retiré près de douze milliards des fonds de l’épargne salariale, dont ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient : un tiers seulement semble avoir été à la consommation et les deux tiers restant à l’épargne sous des formes diverses (remboursements d’emprunts, placements nouveaux).

Au total d’ailleurs, pour l’année 2007, le taux d’épargne macro-économique des Français est remonté à plus de 15,8% contre 15,1 en 2006 (près de 11 milliards d’euros d’épargne supplémentaire). Les raisons pour lesquelles ce taux n’est pas un levier entre les mains des gouvernants sont d’ailleurs bien connues. Les chercheurs ont, depuis plusieurs décennies, analysé cette variable « lourde », influencée par un très grand nombre de facteurs indépendants – démographiques, historiques, culturels, psychologiques, sociologiques, économiques et financiers – dont aucun n’est sous contrôle. Les interactions entre ces facteurs sont d’ailleurs extrêmement complexes. A tel point, hélas, qu’aucun modèle de prévision n’a nulle part, à notre connaissance, encore jamais pu anticiper un point de retournement significatif du partage du revenu des ménages entre épargne et consommation. Ainsi, la baisse du taux d’épargne des Américains depuis les dernières années du siècle précédent n’avait en rien été prévue. Même son explication a posteriori reste d’ailleurs laborieuse.

Deuxième quasi-certitude : si les gouvernants ne peuvent pratiquement pas agir sur l’épargne globale des ménages, ils peuvent en revanche, grâce à des dispositifs adaptés, orienter efficacement le revenu épargné vers des objectifs clairement identifiés. De nombreuses expériences au cours de l’histoire récente peuvent être ici invoquées. En France, la propriété du logement a légitiment été reconnue comme étant l’un des objectifs à retenir et, en ce domaine, il est vrai qu’une notable marge de progression existe. Une certaine déductibilité des intérêts des emprunts au titre de l’habitat a été introduite. Soit, mais qu’assigne-t-on comme rôle, dans le moyen et long terme, au plan d’épargne logement qui a subi plusieurs chocs violents au cours des années récentes ? Veut-on la mort du grand PEL ? Sinon, comment le rendre à nouveau efficace ? Le faut-il ? L’épargne salariale a, d’autre part, elle aussi un important potentiel de progression. Dans une économie à la croissance retrouvée, quel devrait être son rôle pérenne ? Ce dernier peut certes être polyvalent, mais mieux vaudrait reconnaître que l’évolution des salaires est une chose et que la gestion de l’épargne salariale en est une autre.

De façon générale, par rapport à d’autres pays, l’épargne des Français est certainement à horizons trop courts pour permettre des placements importants dans ces fonds propres dont nos entreprises ont besoin ; parallèlement, la montée en régime de l’épargne retraite est trop lente. Il doit être possible de tirer parti de cette double observation pour nous fixer dans ce domaine des objectifs plus ambitieux. En y associant bien sûr les moyens de les atteindre. Le moment paraît opportun, où nos systèmes de retraite obligatoires font l’objet d’un « check up » pour savoir ce qu’on peut en attendre et ce qu’il serait irréaliste d’exiger d’eux.

Tout cela peut sans doute ressembler au réalisme de Sancho Pança. Mais éviter les combats contre les moulins à vent est aussi nécessaire en matière d’épargne que dans les autres secteurs d’intervention de l’Etat.

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